Démarche artistique

SCULPTER LA MEMOIRE DU VIVANT

“ Je ne sais pas toujours dire ce que je ressens. Alors je le mets dans la terre.

Mon atelier est mon sanctuaire. J’y arrive avec une idée, mais la matière m’entraîne parfois ailleurs. Elle me surprend souvent.

Je travaille autour de deux univers : les mondes polaires et le corps des femmes. Pour moi, ils se rejoignent autour d’une même question : celle de la peau, de ce qu’elle protège et de ce qu’elle garde.

Le monde polaire

À travers mes sculptures, je cherche à sensibiliser à la fragilité des territoires polaires et aux transformations qu’ils traversent sous l’effet du réchauffement climatique.

Je me nourris de photographies, de récits et d’études sur le Grand Nord. J’en retiens ce qui m’interpelle : le pelage du bœuf musqué, que je suggère en filaments de porcelaine, les rivières glaciaires, les coraux des mers froides ou encore les ailes des papillons de la toundra.

Depuis qu’ils sont petits, je parle avec mes enfants de ce qui se passe dans le monde. Je ne cherche pas à leur cacher la fragilité du vivant. Sur la plage où nous habitons, nous ramassons les déchets. À notre échelle, ce sont de petits gestes, mais je crois à leur importance. Mes sculptures prolongent cette conversation, comme une manière de garder une trace de ce qui pourrait disparaître.

Le corps des femmes

Je veux que mes enfants grandissent sans tabou autour du corps des femmes, et que nos différences soient vécues comme des qualités plutôt que des imperfections.

Mes sculptures n’ont pas de visage. Asymétriques, elles se replient parfois sur elles-mêmes, se fissurent, se transforment. Je ne cherche pas à les lisser ni à leur imposer une forme idéale.

Je les construis couche après couche. Chaque strate, chaque irrégularité laisse une trace, comme les expériences qui façonnent nos corps au fil du temps.

La matière

Le grès et la porcelaine imposent leurs propres limites. Malgré la précision du geste, la cuisson conserve une part d’imprévisible. Certaines surfaces se fissurent, d’autres se déforment ou se transforment. Ces tensions entre maîtrise et hasard nourrissent ma recherche.

Je me reconnais dans la sensibilité du wabi-sabi, cette manière d’accueillir l’imperfection, l’impermanence et les marques du temps.

Je ne cherche pas à effacer systématiquement les irrégularités. Lorsqu’elles participent à l’équilibre de l’œuvre, elles deviennent une part de son histoire.

Mon attention au vivant se prolonge jusque dans l’atelier. Je n’allume mon four que lorsqu’il est plein, afin de limiter ma consommation d’énergie.

Comme les corps et les paysages, mes sculptures portent les traces de leurs transformations. Leurs fragilités ne s’opposent pas à leur force : elles en font partie. ”

La matière garde.

Le geste reste.